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Prologue |
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Les dix films proposés ici couvrent une période de quarante-cinq ans :“Albertine et Dorcas” a été tourné en 1966, en 1996 que “Une vie dure...!” a été présenté pour la première fois en public et c'est en 2010 que “Retour au Brouck, le Marais Audomarois, 40 ans plus tard”, produit par Les Films d'Ici a été présenté à la chaîne de télévision régionale WEO. C’est pendant cette même période qu'est apparue la pratique de filmer en son synchrone. On pouvait alors enregistrer directement la parole des protagonistes en même temps que l’image, et communiquer ensuite cette parole - originale, authentique, traduite - au spectateur par le truchement des sous-titres. Ainsi pour les deux premiers films tournés sans son synchrone, il fallait résoudre le problème de l’expression de l’information, tandis que pour la série grecque, j’ai pu choisir de laisser la parole aux seuls protagonistes du film, dans leur langue et avec leurs propres références.Premiers
films
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“Albertine et Dorcas”, mon premier film, fut tourné en Afrique, en Côte d’Ivoire, par moi seule avec une caméra Beaulieu mécanique à ressorts (durée maximale du plan, 10” et durée de la bobine 3’). Je posais la caméra pour enregistrer le son en essayant de me souvenir des images enregistrées... Ce film ne s’intègre pas dans une étude approfondie. En fait, en 1966, je travaillais comme ethnologue sur un autre terrain, chez le prophète Atcho, à Bregbo, participant à une étude collective et multidisciplinaire sous la direction de Jean Rouch (voir publications). Il avait lui-même filmé “Monsieur Albert prophète” et tournait des éléments sur une fête annuelle que j’étudiais. Je venais d’achever une initiation au cinéma ethnographique au Musée de l’Homme et souhaitais expérimenter mon savoir tout neuf. Ne pouvant filmer sur le terrain où je travaillais, j’ai choisi de faire un film sur le travail comparé de deux femmes dans deux quartiers d’Abidjan en les suivant au cours de leur journée. Généralement choquée par l’intrusion agressive que constituaient les voix des ethnologues à travers les commentaires de leurs films et par ailleurs, le film n’ayant pu être tourné en son synchrone, je ne disposais pas des voix des protagonistes en direct. J’ai alors choisi de laisser une jeune
africaine qui connaissait la Côte d’Ivoire commenter librement
les images tout en les regardant et nous avons monté ses commentaires
en voix off. Ainsi le film a gardé une certaine homogénéité.
J’ai aussi enregistré une des femmes chantant avec son fils. En France, dans le Pas-de-Calais...
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Le projet
du film “Le Brouck” est
né, en 1969, au cours d’une étude de sociologie appliquée
sur “Les jeunes de la région audomaroise face à l’aménagement
du territoire” (voir publications p. 29). J’ai à cette occasion
rencontré un groupe de jeunes maraîchers qui cultivaient des légumes
dans le Marais de Saint-Omer et nous avons ensemble décidé de faire
un film sur leurs problèmes socio-économiques. Ce sont eux qui
m’ont guidé vers ce qui leur paraissait essentiel à montrer
dans le film. J’y ai ajouté quelques éléments qui
me paraissaient importants pour mieux comprendre la situation de l’agriculture
maraîchère audomaroise dans ces années de changement. J’ai
tourné ce film seule, toujours avec une caméra mécanique
et le son a été fait indépendamment puis réinjecté au
montage. Il m’a semblé cependant qu’en 1970, le son synchrone étant
né, il fallait aussi quelques interviews et deux cinéastes sont
venus un week-end pour filmer des interviews. Les explications sont données
pour les informations d’ordre historique, géographique, etc. par
un commentaire rédigé en collaboration avec les maraîchers
et dit par l’un d’entre eux. Pour l’expression des maraîchers
sur leur situation socio-économique, j’ai monté des conversations
entre les jeunes enregistrées hors tournage et insérées
en voix off. Ainsi, grâce à ce dispositif, j’ai pu éviter
de mêler aux images une voix étrangère. Ce film,
qui s’appuie sur l’étude qui l’a précédé,
est un témoignage intéressant sur une époque de transition
de l’agriculture en France, celle où des structures coopératives
tentaient de se substituer aux exploitations individuelles devenues peu rentables,
et ce, avec plus ou moins de succès…En Grèce, l’absence vécue au village : l’Ici entre l’Ailleurs et l’Autrefois |
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Ano Ravénia, un village de montagne comme
tant d’autres, un village parmi d’autres, progressivement
déserté par sa population la plus active. Situation fréquente
en Grèce, comme ailleurs en Méditérrannée, et
pas seulement dans les montagnes d’Epire. On peut étudier la diaspora hellénique comme un cas particulier de ce phénomène fondamental et général qui entraîne les villageois jeunes et actifs des pays moins développés vers ceux qui le sont plus ou simplement vers les villes, et le plus souvent la capitale, de leur propre pays. On suit alors les cheminements des migrants dans leurs nouveaux lieux
de résidence, on procède à des enquêtes,
on compte, on classe, on cherche à définir, à établir
des typologies, et chacun d’entre eux n’est plus qu’une
unité se déplaçant de tableaux en tableaux. Quiconque a vécu quelque temps dans un de ces villages n’a
pu manquer de sentir la présence insidieuse, et à long
terme meurtrière, de la diaspora. Un village déserté,
ce n’est pas seulement un village dont la population et l’activité se
sont réduites. C’est un village autre. C’est ce processus que j’ai choisi d’étudier
en suivant la vie du village et de ses habitants, à raison d’un
séjour annuel, pendant presque vingt ans à partir de
1974. Et
le cinéma ?Un profond intérêt pour ses possibilités
d’observation et la détermination de ses limites m’ont
incitée à développer et à privilégier
une approche cinématographique. |
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| Le sixième, “Charbonniers” traite
de la fabrication du charbon de bois et, décrivant un processus
technique, se situe plus dans la tradition du cinéma ethnographique.
J’ai cependant cherché à adopter la même démarche
intime avec les charbonniers, que je ne connaissais guère, qu’avec
les villageois, tout en décrivant aussi précisément
que possible le processus technique que constitue leur travail. Les cinq autres films forment une sorte de puzzle : chacun, correspondant à un projet distinct, détient une part de vérité mais c’est l’ensemble des cinq films qui raconte toute l’histoire... |
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| “Ce
n’est pas tous les jours fête” aborde
la vie villageoise dans son ensemble et dans son environnement naturel
tout en montrant la douloureuse alternance qui s’établit
entre les quelques jours de fête qui voient le retour très
temporaire de ceux qui sont partis s’établir ailleurs,
et la vie quotidienne, monotone et calme, trop calme selon les villageois.
J’ai voulu que le village entier soit le héros de ce
premier film afin que tous puissent y participer et s’y
exprimer. Ce n’est pas le choix le plus facile : le spectateur
est tellement plus attentif quand on lui présente un ou deux protagonistes
seulement, que l’on prend soin de nommer et de suivre. Mais
il était important pour moi, ethnologue d’abord, cinéaste
ensuite, que le film s’inscrive dans l’établissement
de mes contacts avec le village. Un premier film qui n’aurait
porté que sur quelques personnes, une seule famille par exemple,
aurait généré des jalousies et m’aurait
coupée de la plupart des villageois. Ainsi, je peux dire que “Ce
n’est pas tous les jours fête” a été utile,
voire déterminant pour l’ensemble de mon travail, aussi
bien d’enquête que de tournage. |
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| “Au
fil de l’aiguille” Ensuite, j’ai souhaité faire un film du côté des femmes, donnant à leur parole une opportunité de s’exprimer. Mais dans une communauté rurale grecque, ce n’est pas le rôle des femmes que d’exprimer en public leur point de vue. Elles se situent du côté du privé, de la maison, de la famille. Ne pouvant donner la parole aux femmes mariées, j’ai alors proposé aux jeunes filles de faire un film de conversations avec elles. Elles ont volontiers accepté même si elles étaient un peu intimidées au début. C’est pour cacher cette gêne - qui n’entamait pas leur plaisir ! - qu’elles ont demandé à apporter leur ouvrage. Si “Ce n’est pas tous les jours fête” comporte fort peu de paroles et peut être qualifié de film d’observation, au contraire “Au fil de l’aiguille”, pourrait être qualifié de “film de mentalité”. En effet, l’action est peu développée et le dispositif de tournage est statique pour laisser toute sa place à la parole : ce qui compte, c’est ce qui est dit, par qui et de quelle façon. |
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| Le troisième
film “Ma famille
et moi” est sans doute le plus expérimental.
Préparé en tant que projet pendant quatre ans, il
a ainsi pu être tourné dans la plus grande spontanéité.
Mon hypothèse de travail était qu’un enfant vivant
avec ses grands parents au village et séparé de ses
parents émigrés à l’étranger, devait
avoir des relations privilégiées avec ses grands
parents et éprouver quelques difficultés (gêne, culpabilité...) à l’égard
de ses parents. La famille s’est désignée d’elle
même : c’était la seule qui présentait
une telle configuration à ce moment là au village.
Je souhaitais faire un film sur des problèmes de vie quotidienne
familiale, sur des sentiments et des relations, sans pour autant charger
les protagonistes eux mêmes de s’expliquer au
moyen d’interviews. Je voulais que des scènes filmées
sur le vif, des moments de vie saisis en s’approchant au plus près,
permettent au spectateur de comprendre la situation et à moi d’explorer
mon hypothèse de départ. L’entretien unique du film
porte exclusivement sur la mise en place factuelle de la situation
de chacun des membres de la famille. Aucune question sur ce que l’un
ou l’autre pense ou ressent: cette tâche est dévolue
au film lui-même. C’est seulement pendant le
dernier plan tourné que je pose ouvertement la question qui m’occupe :
Qui est plus important pour le jeune garçon ? son père
ou son grand-père ? et le père a répondu avec
une précision que je n’espérais même pas. En raison peut-être de la proximité qu’a développé l’équipe avec la famille, et de la qualité de certaines scènes, ce film a quelquefois des apparences de fiction qui lui ont valu d’être souvent mal compris. Pourtant rien n’a été joué, tout est spontané et se déroule au rythme même de la vie. Quant au montage, il est pratiquement chronologique. Mais si le spectateur pense qu’il s’agit d’une mise en scène alors, il n’y trouve ni la dramatisation, ni le rythme, ni la densité auxquels les téléfilms et les fictions l’ont habitué. Face aux chefs-d’oeuvre parfaitement dominés du cinéma de fiction, tels les films d’Ozu, je souhaitais voir jusqu’où un film d’observation pouvait explorer et exprimer les relations familiales à travers la seule saisie de moments vrais de la vie quotidienne, au fil des jours, par une approche intimiste. C’est sans aucun doute le film le plus original, le plus expérimental... et aussi le plus ambitieux de cette série grecque. |
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Le quatrième “Let’s
get married…!” est en quelque sorte, un
film de famille tourné par des professionnels qui se veut
aussi une caricature du reportage télévisuel où des
questions sans réel intérêt sont posées.
Ce film ne faisait pas partie de mon plan de travail. Je souhaitais
en fait réaliser un film sur le retour d’Allemagne d’une
famille du village et j’avais entrepris les repérages
et les contacts pour ce film. Ce projet n’a pas été possible
aussi avons nous décidé de filmer à la place
la journée de mariage d’un couple gréco-américain.
Modeste, naturel et spontané, ce film révèle
les influences du pays d’accueil, ici les États-Unis, à travers
les comportements, les attitudes, le langage, et apporte de ce fait,
une intéressante contribution à notre étude
filmée de la migration grecque.
Deux films à l’état de prémontage, interrompus pour
raisons financières, devraient compléter cette série.
L’intérêt de ce travail est probablement d’avoir abordé le phénomène de la désertion villageoise et de la migration sous différents angles, à travers plusieurs films alternant “films d’action” et “films de mentalité”. Le sujet de notre étude nécessitait une approche diachronique, se poursuivant au cours de plusieurs années, et c’est aussi ce que nous avons tenté de réaliser. Il convient pour conclure d’insister sur le fait que c’est bien la pertinence du sujet pour les villageois qui nous a permis de mener à bien le travail cinématographique comme la recherche ethnologique, mon but étant aussi de leur offrir une image-mémoire de leur vie, à eux qui m'ont tant donné. |
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© Les Films du Quotidien |
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